Proto OK… puis lots bloqués
Dérive série en tôlerie : pourquoi ça arrive (et comment la prévenir)
Le scénario (très fréquent)
Vous validez un proto / une présérie : géométrie OK, montage OK, exigences tenues.
Puis, en série : dispersion qui s’élargit, montage qui force, entraxes qui dérivent, planéité d’appui qui n’est plus tenue, inserts en contrainte… et on finit en tri / retouche / blocage de lot.
“Ça passait… puis ça ne passe plus.”
En pratique, ce basculement vient rarement d’un “problème d’exécution isolé”. Il vient d’un passage proto → série où on a validé une pièce, mais pas la répétabilité du process sur les CTQ.
Pourquoi la série n’est pas un proto répété (spécifique tôlerie)
En tôlerie fine, quelques variables suffisent à faire dériver une interface :
- Matière (lot, épaisseur réelle, sens/laminage),
- Pliage (ressort, rayon effectif, planéité/perpendicularité après pli),
- Outillage / réglages / usure (cadence, opérateur, séquence de pli),
- Finitions / traitements (épaisseur déposée, masquage, déformations locales),
- Métrologie (références, gabarits, points de mesure).
Si ces facteurs ne sont pas explicitement verrouillés, le “proto OK” ne garantit rien en série.
Les 4 causes racines (celles qui tuent les séries)
1) CTQ non isolées (tout est toléré, rien n’est piloté)
Les CTQ sont rarement 30 cotes : ce sont 5 à 10 exigences qui conditionnent l’assemblage et la fonction.
Exemples typiques : position vraie d’oblongs/perçages vs datums, planéité d’appui, angle de pli, perpendicularité sur interface, jeu mini.
Quand ces CTQ sont noyées dans des tolérances générales, la série dérive “sans alerte”.
Attendu : CTQ explicites + mesurables + référencées.
2) Contrôle non équivalent + MSA insuffisante (faux OK / faux KO)
Deux pièges classiques :
- En proto, on contrôle “au mieux” (MMT, mesure complète), puis en série on contrôle autrement (gabarit, autre datum, autre point).
- Le moyen de mesure (gabarit/outil) n’est pas assez répétable → on pilote du bruit.
Résultat : on pense tenir… mais on ne mesure pas de manière comparable, ou pas de manière fiable.
Attendu : mêmes datums/points/méthode entre validation et série ou méthode série corrélée, + MSA (analyse du système de mesure) light (validation de répétabilité du gabarit sur CTQ).
3) Variabilité amont non maîtrisée (matière / process / finition)
En série, un changement de lot matière/épaisseur/sens, un réglage qui glisse, une usure d’outil, une finition qui bouge une zone d’appui… suffit à élargir la dispersion.
Sans suivi, on compense “à l’atelier” jusqu’au jour où ça casse.
Attendu : conditions process tracées (lot matière/épaisseur, réglage/outillage, finition/masquage) + seuils d’alerte.
4) Pas de plan de réaction (on découvre trop tard)
Le problème n’est pas qu’une dérive existe : c’est qu’il n’y a pas de règle claire pour décider :
- Quand on continue,
- Quand on stoppe,
- Quand on re-règle,
- Quand on relance une FAI,
- Quand on escalade BE.
Attendu : plan de réaction simple (seuils + actions) sur les CTQ.
Mini-cas (tôlerie, très courant)
Proto OK. Série : montage force sur une zone d’appui.
Cause réelle : planéité d’appui non isolée comme CTQ + contrôle série fait sur une référence différente + finition qui ajoute une contrainte locale.
Résultat : tri/retouches, puis lot bloqué.
Correction : CTQ planéité + contrôle équivalent + seuil d’alerte + réaction standard.
Mini-check (30 secondes) : êtes-vous exposé ?
Vous êtes dans la zone “proto OK → lot bloqué” si :
- Les CTQ ne sont pas isolées (tout est au général),
- Le contrôle série n’est pas équivalent au contrôle proto (ou non corrélé),
- Le gabarit/moyen de mesure n’a pas de répétabilité suffisante sur les CTQ,
- La variabilité amont (matière/épaisseur/finitions) n’est pas tracée,
- Aucun plan de réaction n’existe en cas de dérive.
PPAP (dossier de validation avant production série) light / FAI utile : le minimum attendu (sans usine à gaz)
Si vous ne devez verrouiller que l’essentiel, voici le “pack minimum” :
- Liste CTQ (5–10) + datums associés
- Méthode de mesure (proto = série ou corrélée) + gabarit
- MSA light sur CTQ (répétabilité du moyen)
- FAI : résultats CTQ + conditions process (matière/lot/épaisseur, outillage, réglage, finition)
- Plan de contrôle : fréquences sur CTQ
Plan de réaction : seuils + actions (stop/réglage/re-FAI/tri limité/escalade BE)